les trois ordres
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l'humain, composé organique hautement improbable de corps, de pensée et d'âme
 
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 une opération, presque une création

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MessageSujet: une opération, presque une création   une opération, presque une création Icon_minitimeDim 25 Nov - 12:35

« L’heure est venue… ».
Irruption de l’idée :
L’idée s’est brutalement imposée à nous, il y a quelques mois, lors d’un scanner.
Depuis notre mariage le 28 avril 2012, Michelle souffrait d’une douleur à la mâchoire côté gauche, et son docteur soignant s’était penché sur son cas : il l’avait traitée pour des séquelles d’otite, sans succès ! Elle en avait consulté deux autres : un l’avait soigné pour une inflammation, l’autre encore pour un abcès dentaire, en vain ! La douleur persistait envers et contre tous ! Sur ces entrefaites, nous étions descendus, ou montés selon la perspective de celui qui parle, du côté de Bordeaux, vers les enfants, Michelle avec sa douleur, et moi avec le sentiment que cette douleur bien réelle avait peut-être une origine imaginaire : je rejoignais ainsi l’opinion de comptoir qui, l’aplomb grandissant avec l’heure du jour et la quantité d’alcool ingurgité, affirme de façon péremptoire que « scientifiquement, tout est psychologique » ! C’est donc dans cette région que l’avis d’un quatrième homme de science avait été sollicité. Il avait écouté sagement le rapport des échecs successifs de ses collègues et, humblement, avant d’hasarder le moindre diagnostic, avait suggéré un scanner pour mettre un terme au plus tôt à cette douleur angoissante parce que mystérieuse.
Le jour fixé, nous nous sommes rendus à cet examen, confiants dans l’infaillibilité de son verdict : enfin nous allions savoir l’origine du mal et, donc, la potion propre à l’exorciser. Quand le docteur responsable de l’examen nous a appelés pour nous communiquer les résultats, nous avons de suite compris que c’était sérieux ! L’air et le verbe grave, il nous a montré une tache ronde, grise et nette sur les clichés en noir et blanc, sensés représentés la tête de Michelle et qui, comme tous les négatifs, faisaient plutôt penser à une tête de mort. Très professionnel, il nous a expliqué avec ménagement qu’il s’agissait d’une tumeur dans le cerveau, dans la zone temporale droite pour être précis, que cette tumeur était assez grosse, « environ cinq centimètres de diamètre, de la taille d’une mandarine », pour nécessiter une intervention, mais que, il pouvait l’affirmer à 99%, elle était bénigne et bien placée !
A quel moment cette tumeur était-elle entrée en Michelle : nul ne le savait et nul ne le saura jamais ! Mais c’est bien à ce moment-là que son idée est entrée en nous, inquiétante et rassurante à la fois, et que Michelle lui a de suite donné pour nom « sa mandarine ». Je rends grâce à ce docteur pour sa compétence, aucun des spécialistes consultés plus tard ne nous en a appris davantage, et pour son humanité, nous sommes repartis lucides sans être abattus !
Difficile de décrire les sentiments qui nous habitaient ! Je ne parlerai que des miens, partagé que j’étais entre le soulagement de savoir enfin « que » c’était bien quelque chose de réel, capable d’impressionner une pellicule de scanner, et l’appréhension de savoir « ce que » c’était, une tumeur bénigne certes et opérable, mais tumeur tout de même et dans le cerveau. Heureusement pour nous les humains, les circonstances qui provoquent en nous des sentiments trop forts et angoissants sont aussi celles qui réclament de nous beaucoup d’agitation, de réflexion et d’action, nous permettant ainsi de refouler une part non négligeable de ces sentiments ; ce n’est que plus tard, quand l’agitation est retombée et que les gens s’en sont allés, que ces sentiments reviennent à l’attaque et parfois nous submergent. Il en est ainsi du décès d’un proche, il en était ainsi lors de l’irruption de « cette idée de mandarine ». Nous étions pris dans la succession des rendez-vous au docteur traitant, au scanner, au docteur traitant, à l’IRM, de nouveau au docteur traitant, au neurochirurgien etc., succession précipitée par le caractère urgent de la situation, mis en scène par les airs sérieux des hommes de science, des parents et des amis ! L’odeur de la mandarine était sulfureuse !
Cheminement de l’idée :
C’est ainsi que l’idée a commencé son petit bonhomme de chemin, au milieu d’une foule d’occupations, de déplacements, d’examens et donc de rencontres ! Je souligne cet aspect de rencontres car ce sont elles qui marquent : je me souviens entre autres de cette secrétaire d’un Centre d’analyse et de scanner flambant neuf, dans une ville des Charente Maritime dont je ne me souviens pas le nom. Nous y étions parvenus grâce au GPS, à la carte et aux indications recueillies en chemin auprès de passants qui, généralement, « n’étaient pas du coin, étaient juste de passage et s’excusaient de ne pouvoir nous renseigner » ; la salle d’attente était bondée de patients qui s’impatientaient, et les coups de téléphone pleuvaient sur la pauvre qui faisait face de son mieux. Nous nous étions approchés et avions commencé à raconter notre histoire, en résumant au mieux pour ne pas la surcharger, conscients que, pour elle, ici et maintenant, s’intéresser à notre cas représentait un effort presque surhumain : suite à une douleur inquiétante à la mâchoire gauche, Michelle avait passé un scanner qui avait révélé une tumeur bénigne à la tempe droite, et le médecin traitant nous envoyait ici passer en urgence une IRM etc. Elle nous avait bien écoutés, puisqu’elle avait répondu que l’IRM ne se passait pas (ou plus ?) ici contrairement à ce que notre docteur nous avait dit, mais dans une autre ville, et que ça dépendait d’une autre juridiction, et que ça prendrait du temps pour obtenir un rendez-vous… Devant notre air dépité, elle avait pris la peine et surtout le temps (le temps et surtout la peine ?) de téléphoner à cet autre centre médical, dans cette autre ville, dépendante d’une autre juridiction pour finalement nous obtenir un rendez-vous dans l’heure qui suivait ; elle nous avait même indiqué la route la plus courte pour nous y rendre. C’est grâce à des humbles gens comme cette secrétaire, des gens rencontrés tout au long de l’histoire à tous les échelons, que le malheur devient supportable, des gens qui font bien et avec gentillesse la tâche pour laquelle ils sont payés, souvent mal et avec indifférence.
C’est au milieu de cette agitation un peu fébrile que nous nous sommes parlé de « la mandarine », chacun de nous en lui-même, timidement, pour la regarder en face sans en être trop effrayé : sans savoir ce qui se passait à l’intérieur de Michelle, il m’arrivait de lutter contre l’image ambigüe de sa mort me laissant douloureusement seul et délicieusement libre, mais, le plus souvent, je me plaisais à penser que la vie l’avait rendue forte et qu’elle passerait encore cette épreuve.
Puis nous avons pris le chemin du retour, vers le terrain où nous habitons dans deux caravanes au cœur d’une forêt, et nous avons parlé de « ça » entre nous, nous efforçant de retrouver les mots exacts du docteur, à la fois lucide et rassurant. Ce n’est qu’ensuite, après nous être mutuellement familiarisés avec cette idée de mandarine, que nous avons pu en parler sereinement à ceux que nous aimons et qui nous aiment, aux parents, aux enfants et aux amis.
Nous avons suivi le chemin logique, ou protocole puisque c’est aujourd’hui le maître mot en toute matière. Nous sommes retournés voir le docteur qui avait prescrit le scanner : honteux et fier à la fois, il nous a redit, en plus mal, ce que le docteur du scanner avait écrit sur son rapport, et il nous a pris un rendez-vous en urgence avec un des neurochirurgiens les plus réputés de l’hôpital de Bordeaux. Pour ces gens très sollicités, un rendez-vous en urgence, cela signifie un mois plus tard, même en période estivale. Pendant ce mois, nous avons avancé lentement et sûrement, tandis que le neurochirurgien n’avançait pas, si bien que, lorsque nous sommes arrivés à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux le 25 Juillet 2015, par une chaleur étouffante, il y avait un réel décalage, pour ne pas dire malentendu entre nous : tandis que le neurochirurgien en était encore à nous donner des conseils sur la marche à suivre, nous venions pour « nous » faire opérer, sinon dans la journée au moins dans la semaine. Dans notre tête, la décision de l’opération était prise depuis toujours, c’est-à-dire depuis le moment où l’idée était entrée en même temps que les conseils du docteur du scanner, qui avait su avec des mots simples, image à l’appui, dégager une évidence : mieux valait agir à temps qu’attendre que la tumeur ne grossisse, ne provoque des désordres importants et, peut-être, ne devienne opérable qu’avec risques importants. Inutile de dire dans quel état d’esprit nous sommes ressortis sous le soleil de plomb après cinq heures d’attente ! Sans vous parler de l’état tout court de notre chienne qui nous attendait dans une voiture qui était passée de l’ombre au soleil… Depuis, la chienne nous a pardonné et nous avons oublié notre déception. Nous avons tout de même appris auprès de cet éminent neurologue deux ou trois petites choses.
D’après lui (mieux vaut prendre ses précautions à une époque où les scientifiques ne sont jamais d’accord sur rien, ni sur les OGM, ni sur le réchauffement de la planète, ni sur les conséquences du capitalisme, ni sur rien du tout !), ce genre de tumeur provient d’un apport en œstrogènes et autres hormones, lesquelles se trouvaient en trop grande quantité dans les premières pilules contraceptives : toujours d’après lui, cela explique donc que les femmes en soient les premières victimes et que les hommes commencent à peine à en être atteints avec l’arrivée de produits cosmétiques pour mâles contenant les mêmes substances. Cette information n’était pas vraiment vitale pour nous ce jour-là, mais je la livre à tout hasard !
Il nous a appris également que, suite à des abus (on se demande bien lesquels, étant difficile d’imaginer des gens se faisant opérer sans en avoir besoin !!!), la France avait été découpée en secteurs médicaux, correspondants en gros aux régions, et qu’il est difficile, voire impossible, de se faire opérer en dehors de son secteur, à moins de se mettre en grand danger de mort. Qu’on se le dise ! Pour nous il était donc plus simple de revenir se faire opérer à Saint-Etienne. Il nous donnait d’ailleurs une lettre pour le neurochirurgien de Saint-Etienne et une ordonnance pour un IRM 3T qui lui serait indispensable pour opérer dans de bonnes conditions.
De Bordeaux par téléphone, nous avons pris des rendez-vous sur l’hôpital de Saint-Etienne, l’un le 10 septembre pour l’IRM 3T, l’autre le 4 octobre pour rencontrer le neurochirurgien… Ces rendez-vous reportaient logiquement l’opération en Novembre ! L’idée s’est reculée du devant de la scène : la mandarine était bien là, son odeur en témoignait, mais elle n’était plus menaçante, elle demeurait dans l’ombre, invisible.
Apprivoisement puis agression :
S’en est suivie une période heureuse de deux mois où nous avons profité pleinement des enfants, de l’été et du soleil, de l’océan et des étangs, des barbecues et des salades, de la vie au grand air sur notre terrain. Michelle a même arrêté de fumer sans difficulté !
Nous parlions de la mandarine mais en plaisantant, comme on parle d’une voisine impossible à vivre, absente pour quelque temps. Les mauvais moments deviennent même de bons souvenirs.
Puis Septembre est arrivé et nous sommes rentrés sur Saint-Etienne : la mandarine revenait au premier plan, tenait même tout le devant de la scène. Il faudrait bien que, bon gré mal gré, on s’occupe d’elle et sérieusement ! Septembre et Octobre ont été des mois sombres où l’idée a peu à peu imposé sa loi : l’IRM 3T, les rencontre avec le neurochirurgien puis avec l’anesthésiste n’ont été que des étapes administratives qui ne nous ont rien appris, sinon que l’idée était bien réelle, que, pour en extraire la mandarine, il allait bientôt falloir ouvrir la tête de Michelle comme on ouvre une boîte de conserve… En passant, nous avons pu admirer toutes les nuances de l’organisation administrative en France et plus particulièrement à l’hôpital : heureusement inspirés, nous avions téléphoné à la CAF juste à temps pour savoir que sa mutuelle complémentaire n’était pas renouvelée et pour en souscrire une ! Ils n’avaient pas jugé bon de nous en avertir ! Ouf !
Michelle s’est remise à fumer… et nous avions de plus en plus de mal à parler entre nous, chacun souffrant et voulant épargner l’autre, le rassurer. La veille de « notre » hospitalisation, nous sommes allés fêter l’anniversaire de Nanie une sœur de Michelle à Aurec sur Loire, et Michelle a bien ri ; pour elle, j’ai chanté le plus fort possible, mais j’éprouvais l’étrange sentiment de ne pas être à la fête, et de n’être nulle part, sans avenir et sans ailleurs, tout entier prisonnier de cette mandarine… quelque part dans le cerveau de Michelle.
Le lendemain 1er novembre, fête de la Toussaint, à 15h30, nous nous sommes présentés comme convenu dans le service de neurochirurgie 2, au 4ème étage du bâtiment B de l’hôpital Nord qui est une ville dans la ville. Personne n’est venu nous accueillir, alors que nous venions remettre « notre » vie entre leurs mains… C’était simplement l’heure des soins et l’équipe était réduite comme tous les jours fériés, mais, depuis quelques jours, nous n’étions plus en mesure de raisonner. Michelle menaçait de rebrousser chemin. Moins par souci d’efficacité que pour ne pas retomber dans l’enfer de la mandarine, j’ai réussi à l’asseoir sur un banc dans le couloir pendant que j’allais aux nouvelles. Je suis tombé sur une femme en blouse bleue ciel qui m’a dit qu’elle terminait les soins et qu’elle s’occupait de nous : j’ai insisté un peu disant que ma femme était vraiment fatiguée et elle a accepté d’arrêter son travail. Comme la secrétaire du Centre Médical, elle a été capable de m’écouter alors qu’elle était en plein travail et, je le répète, cela relève de l’héroïsme ! Elle a réagi au nom de MME BERGER Michelle ; elle savait qu’une chambre lui avait été réservée, mais elle a pris le temps et la peine d’aller consulter un calepin dans un bureau, histoire de se voir confirmer le numéro de la chambre : « C’est bien ce que je pensais, chambre 427 ! Suivez-moi ! ». Et nous l’avons suivie dans une belle chambre individuelle où enfin Michelle a paru rassurée : elle était accueillie et même bien accueillie ! Pour couronner le tout, nous avons vu arriver Georges et son fils Mathieu : ils venaient voir la maman de Georges qui avait été opérée et occupait la chambre en face. Par la suite, j’ai vu défiler toute la Romière, le quartier où j’avais terminé en fanfare ma carrière ecclésiastique quelques dix ans avant.
Michelle s’est installée dans « sa » chambre comme, seule, une femme sait le faire. Je me flatte moi aussi de pouvoir m’installer n’importe où, mais ce n’est pas du tout la même chose : dans mon cas (et, peut-être, dans le cas du mâle en général ?!), il s’agit du résidu d’une espèce d’ascèse intellectuelle qui prône le détachement de tout comme seule et unique voie vers le bonheur. Cette posture existe chez les mâles de l’Orient comme chez leurs congénères de l’Occident puisque ce sont eux qui règnent sur les sagesses et les religions, tant à l’Est qu’à l’Ouest ! Il est évident qu’elle n’est qu’hypocrisie, mensonge et indifférence ! En effet, s’il est une chose dont il faut se détacher pour marcher vers l’Amour, but ultime de la vie, c’est bien de la recherche égoïste du bonheur, ou, pis encore, de l’illusoire certitude de satisfaire un dieu pour gagner le paradis ! Personnellement Bouddha ne m’attire plus du tout, et les lois divines sont retombées sur terre, là où elles ont été faites par les puissants au service de leurs propres intérêts sales ; mais j’ai gardé, de mes périodes Catho, Yoga puis de nouveau Catho, des séquelles de détachement intellectuel comme celle de n’emmener jamais avec moi que le strict minimum. Pour Michelle, rien de tel ! Comme toutes les femmes, mères de la vie, elle aime et elle s’aime, elle s’aime et elle aime, au quotidien : elle avait passé les dernières semaines avant l’opération à préparer avec soin ses affaires pour être bien et belle même au sortir du bloc, et ces préparatifs l’avaient aidée à marcher vers l’opération la tête haute. Elle était maintenant dans cette chambre où elle allait passer une dizaine de jours, et elle rangeait ces mêmes affaires avec le même soin. La soirée d’armes s’est écoulée ainsi, elle rangeant, moi tournant autour de la télé qui diffusait en boucle des BD pour enfants, autour de Michelle, autour des copains de la chambre d’en face. Vers 18h30, elle a eu droit à un souper que nous avons partagé, puis elle a reçu les consignes pour le lendemain : elle devait être totalement à jeun, s’être lavée entièrement une dernière fois à la Bétadine, et on viendrait la chercher autour de 8h30 pour la descendre au bloc. Je la quittai vers 19h30 : « Bonne nuit mon amour ! Quand je te retrouverai demain après-midi, ce sera fait, la mandarine ne sera plus dans ta tête ! ». Elle m’a rendu mon sourire avec courage et je me suis « enfui ».
Affrontement :
Le lendemain, j’avais prévu de passer le matin en allant rendre visite à mes ex-collègues de travail. Il était 11h et j’étais en train de discuter de l’avenir de staf avec eux quand mon portable a sonné ; à ma grande surprise, c’était Michelle dans tous ses états : « Ca fait deux heures et demi que j’attends et personne ne peut me dire ce qui se passe ! Je commence à en avoir marre ! Je vais me tirer ! ». « Attends, ils ont dû avoir une urgence ! J’arrive ! ». Et me voilà courant vers ma voiture, précédé comme il se doit de Louvni (notre chienne), la faisant sauter dedans, y sautant moi-même pour rouler à 52,5kms/heure (c’est la vitesse tolérée !) vers Michelle… Je me disais (j’espérais !) qu’elle serait descendue quand j’arriverais. Hélas ! Elle était toujours dans sa chambre, pas descendue, de plus en plus remontée. Il était 11h30 ! Une demie heure plus tard, le déjeuner était servi dans les chambres, évidemment pas dans la nôtre, ce qui n’était pas pour arranger les choses. Et toujours impossible de savoir quoique ce soit ! En désespoir de cause, nous avons projeté de descendre au parking du sous-sol fumer une cigarette pour nous détendre les nerfs (les siens). Heureusement une agent hospitalière (encore une héroïne) nous a vus nous diriger vers l’ascenseur et nous a demandé où nous comptions aller : « Quoi ? Fumer une cigarette ?! Mais vous n’y pensez pas ! Il faudrait reporter l’opération ! Rejoignez vite votre chambre ! ». Et nous, de nous exécuter la queue basse (la mienne). Ce n’est que deux heures plus tard que deux brancardiers de l’hôpital très aimables et compatissants sont apparus…
En marchant à côté du lit roulant et en tenant la main de Michelle (autant que le permettaient la largeur du couloir ou de l’ascenseur), je lui souriais, mais les films dans ma tête n’étaient pas tous rassurants (couloir de la mort, ligne verte,…). La porte du bloc opératoire m’a semblée blindée, limite infinie que je ne pouvais franchir, limite absolue de mon amour : j’ai de nouveau réalisé, mais cette fois ça n’était pas imaginaire, qu’ils allaient lui ouvrir le crâne, qu’ils allaient l’ouvrir, elle… et, en l’abandonnant, j’ai failli fondre en sanglots. Heureusement, par la porte encore entrouverte, j’ai vu et entendu ses « bourreaux » rire comme des enfants : je lui ai fait un dernier signe de la main et je me suis éloigné, le cœur moins lourd… Je suis remonté dans notre chambre 427 pour attendre.
Quatre heures ont passé. Je lisais, regardais Gulli à la télévision, faisais des mots croisés, regardais par la fenêtre… Soudain la porte s’est ouverte et elle est entrée. Sur son lit, elle me souriait doucement, la tête entourée d’un gros bandage blanc. J’ai su que ça s’était bien passé, et que ce n’était plus qu’une question de jours. J’ai été submergé de reconnaissance pour Michelle qui s’était si bien battue, et pour tous ces héros anonymes qui l’avaient soignée en faisant simplement leur travail et en l’agrémentant de quelques mots gentils.
Michelle s’est rétablie de jour en jour. Elle ne souffrait pas ou peu (elle estimait sa souffrance à 2 sur une échelle de 1 à 10), mais elle ne trouvait plus ses mots. Elle commençait une phrase et, butant sur un mot, elle renonçait à la terminer : elle fermait les yeux et souriait tristement. Je la rassurais de mon mieux : « Ils ont vu au scanner que tout s’était bien passé ; d’ailleurs ils ne t’ont pas touché le centre de la parole et, comme ils disent, c’est dû au choc opératoire et ça va passer avec le temps ! ». Un jour, empêchée ainsi de poursuivre sa pensée, elle s’était excusée de sa tristesse en disant : « La parole, c’est tout ! ». Cette intelligence naturelle (Michelle n’est pas lacanienne, ni catholique, ni normale, ni orthodoxe, elle est simplement Michelle !) qui m’avait déjà étonné à maintes reprises m’a bouleversé. Par hasard, j’avais trouvé dans la bibliothèque familiale « Le premier homme » de Camus, et je l’avais apporté à l’hôpital pour passer le temps quand elle se reposait. Je retrouvais chez Camus, dans la description amoureuse de sa mère, dans la contemplation de sa mère, quelque chose de ce que je vivais avec Michelle : « Je veux écrire ici l’histoire d’un couple lié par un même sang et toutes les différences. Elle semblable à ce que la terre porte de meilleur, et lui tranquillement monstrueux. Lui jeté dans toutes les folies de notre histoire ; elle traversant la même histoire comme si elle était celle de tous les temps. Elle silencieuse la plupart du temps et disposant à peine de quelques mots pour s’exprimer ; lui parlant sans cesse et incapable de trouver à travers des milliers de mots ce qu’elle pouvait dire à travers un seul de ses silences… ».
Aujourd’hui Michelle se remet lentement mais sûrement, et s’il lui arrive encore de chercher des mots ou de les employer en sens inverse (chaud pour froid, entrer pour sortir,…), elle est plus belle que jamais et a déjà lancé la mode « punk-rasée-d’un-côté » !
Jf vernay le 11 novembre 2012
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